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«Human food habits are the expression of both a basic biological,
nutritive function, and one of the most elaborated forms of culture».1
Voir
dans l’alimentation humaine une dimension culturelle qui déborde sa seule
fonction biologique est un point de vue banal. En effet, chacun sait combien la
diversité des pratiques alimentaires est immense2, pas seulement entre pays mais aussi
entre régions, villes, familles, individus. Outre les raisons écologiques,
géographiques, économiques, historiques, ce phénomène s’explique également par
des raisons anthropologiques: les aliments ne sont pas seulement bons à manger,
ils sont aussi bons à penser en ce sens qu’ils «nourrissent» des pratiques et
des représentations sociales riches et nombreuses. Songeons, par exemple, à la
variété des modes d’approvisionnement et des recettes de préparation des
aliments (à l’intérieur de ce que les anthropologues appellent le triangle
culinaire «cuit, cru, pourri») ou à la palette contrastée des catégories du
comestible et du non comestible3,
des prohibitions alimentaires et des manières de table4. Songeons encore aux multiples usages
sociaux de la commensalité5 ou à
la diversité et à l’étendue des langages culinaires dans la plupart des
sociétés. Songeons enfin à la mosaïque des représentations du lien entre
l’identité (individuelle, culturelle, ethnique, régionale) et l’alimentation ou
à la complexité des rapports qui se nouent entre les représentations du corps
et celles de la nourriture, complexité telle que, dans les sociétés
occidentales contemporaines, nous nous épuisons à faire coexister un idéal
anorexique avec une tendance croissante à l’obésité.
En
anthropologie, de nombreuses études ont été consacrées à l’inventaire et
l’analyse de ces représentations et des comportements qui leur sont associés.
Un aspect des pratiques alimentaires, cependant, me paraît quelque peu
négligé : les divers temps de l’acte de manger. Tous nos sens (vue, goût,
tact, etc.) jouent un rôle dans ces multiples temporalités. Dans cet article,
je me limiterai à un seul d’entre eux, celui de l’odorat. Je vais défendre
l’idée suivante : en relation avec les odeurs des mets, on peut identifier
plusieurs temps distincts qui constituent et structurent ce que j’appelle un
«drame olfactif».
Pourquoi,
à propos de l’olfaction, mettre en avant cette notion de «drame»? Pour des
raisons que j’ignore, celle-ci m’est immédiatement venue à l’esprit quand j’ai
commencé à préparer la conférence qui est à l’origine de cet article. Je fus
très heureux, un peu plus tard, de découvrir qu’un Chef de cuisine, Jean-Marie
Amat, avait utilisé cette formule – «drame olfactif» - lors d’un dialogue avec
le neurobiologiste Jean-Didier Vincent, co-auteur
avec lui d’un ouvrage sur la physiologie du goût6. Le civet de
lièvre, estime Jean-Marie Amat, est «un drame olfactif aux odeurs
sourdes et prégnantes»7.
L’expression est merveilleusement évocatrice de la force odorante de ce plat
bien typé, mais en réalité l’acte de manger tout entier peut être assimilé à un
drame olfactif. Il est dramatique d’abord au sens étymologique de ce mot – il
s’agit d’une action complexe – et, ensuite, au sens théâtral. En effet, comme
les événements se succédant sur une scène de théâtre, les odeurs des mets nous
émeuvent vivement, au point, très souvent, de susciter des images mentales qui
marquent durablement notre mémoire. La scène de ce drame – la scène olfactive –
peut se découper en cinq temps :
1. celui
de la préparation culinaire,
2. la
petite seconde qui précède la perception,
3. la
durée de la perception olfactive proprement dite,
4. la
durée nécessaire pour recouvrer une sensation ancienne et, enfin,
5. la
durée du souvenir de la sensation.
À partir
des données recueillies lors d’une enquête ethnographique menée dans le milieu
des métiers de bouche (cuisiniers, œnologues et sommeliers), je présente dans
ce texte ces cinq temps du drame olfactif. Je conclurai l’article en évoquant
une autre raison de l’intensité dramatique inhérente au rapport entretenu par
les êtres humains avec les odeurs : sentir, c'est exposer son corps intime
au monde extérieur.
Le temps de la préparation culinaire
Ce temps est, au sens littéral,
un temps primordial puisqu’il conditionne toutes les autres temporalités liées
à l’acte de manger. Il est d’une nature différente en contexte professionnel et
dans l’univers domestique. Dans le premier cas, il est le moment privilégié de
l’exercice d’une compétence sensorielle. Dans le second cas, il correspond à
une période décisive pour la socialisation des sens (expériences et
apprentissages olfactifs et gustatifs, mise en place des habitudes
alimentaires).
Chez les cuisiniers
professionnels, le temps de la préparation des plats est celui de la
mobilisation de la mémoire olfactive à des fins de contrôle des qualités
organoleptiques des produits. L’origan frais, par exemple, a une odeur
distincte selon l’époque de l’année : elle est plus prononcée en été qu’au
printemps, ce qui rend nécessaire un dosage modulé selon la saison. Les herbes
qui ont poussé en pleine nature ont des odeurs «puissantes, violentes,
fraîches, dynamisantes, pointues» 8.
Elles s’opposent aux herbes « sans identité », cultivées sous
serres et qui, de ce fait, n’ont pas pu «prendre les odeurs du vent, du
soleil, de la pluie». La même compétence olfactive mobilisée pour
discriminer ce qui est bon et ce qui ne l’est pas s’applique évidemment aux
coquillages et aux poissons: «lorsque le poisson sent la mer, il est
bon ; lorsqu’il sent l’ammoniac, il est mauvais». Elle s’applique
aussi aux viandes : «si les produits sont frais, on le sent tout de
suite». Un cochon sain a «l’odeur de la campagne». Un bon poulet
nourri d’aliments sains et naturels et que l’on a laissé vieillir diffuse des «odeurs
mûres, rondes, déterminées» ou encore «une odeur de grain». En
revanche, un poulet trop jeune est facilement identifié par la présence d’un
excès d’albumine et il en va de même avec un poulet élevé en batterie ou un
cochon gorgé d’eau issu d’une porcherie industrielle. Grâce à un odorat exercé,
un cuisinier peut donc connaître l’origine d’un animal, son âge, sa nature (par
exemple, agneau, volaille, bœuf). Il peut aussi apprécier la qualité d’un
fumage : artificiel ou au bois, viande fumée à tiède ou à chaud, etc. Il
peut encore déterminer la qualité des fruits (mandarines, melons, fraises,
pommes qui, lorsqu’elles sont mauvaises, «sentiront la paille», etc.) et
de la plupart des légumes. Il peut même, parfois, évaluer l’ancienneté des
produits : grâce à son odorat, un des chefs interrogés est capable
d’estimer à un jour près la date d’arrachage du fenouil. Au-delà de 5 à 6
jours, ajoute-t-il, «il n’y a plus rien qui se passe».
Pendant le temps de la préparation des plats, la mémoire
olfactive des cuisiniers remplit également une fonction d’alarme. Dans sa
cuisine, le chef se compare à un chef d’orchestre. Lorsqu’il dirige sa brigade
de cuisiniers et d’apprentis, il sait, grâce aux odeurs, lequel d’entre eux
joue juste et lequel joue faux. «Les odeurs, dit un chef, ce sont les
notes de musique». Elles sont pour lui des guides, des repères et même
davantage car chacune est un message qui, à tout instant, sollicite son
attention. Par exemple, si un cuisinier est en train de «faire suer les
oignons» ou de «les compoter», une «odeur de doré» constitue
une alerte, suivie immédiatement d’une injonction de la part du chef : «attention,
tu fais une bêtise, c’est plus la recette, tu vas changer le goût».
L’alerte joue encore si un fond de sauce caramélise, roussit ou blondit: le
chef réagit à l’odeur dès l’instant où la préparation risque de «basculer»,
à cause d’une cuisson trop forte ou trop prolongée. Il en va de même avec cet
ingrédient essentiel qu’est le beurre. À la cuisson, il diffuse «des odeurs
d’amande, de noisette puis de café». En fonction de l’odeur perçue, le chef
peut contrôler le déroulement de la recette : «Quand un jeune travaille
à côté de moi, je n’ai même pas besoin de le regarder: je lui dis ‘retire
ton beurre, fais attention, il est comme ça et comme ça’, rien qu’à l’odeur».
L’appréciation de la nature et de la qualité du beurre passe également par
l’odorat, lorsqu’il s’agit de distinguer le beurre salé – «il sent l’iode» –
du beurre non salé, mais aussi sa provenance, généralement soit de la région
Poitou-Charentes, soit de Normandie : un beurre d’Echiré a une odeur «plus
sensible, plus fragile, plus légère», alors qu’un beurre d’Isigny a
une «odeur plus grasse». Selon un cuisinier, le beurre au lait cru et le
beurre industriel «sont deux mondes olfactifs». Dans le premier, «on
sent le lait, la ferme, le pré, les herbages, les saisons aussi, on sent
si c'est le printemps ou l’été, si c'est une bête qui mange du foin, si c'est
une vache d’hiver». À la cuisson du second beurre, dans le meilleur des
cas, on ne sent rien – «c'est neutre, il n’y a plus rien, tout est parti» –
ou alors l’odeur est presque désagréable. La mobilisation de la mémoire
olfactive avec une fonction d’alarme, enfin, se fait dans le suivi quotidien de
la conservation des produits nécessaires aux préparations. Ainsi, «on sait à
l’odeur si de l’ail est en train de pourrir».
Au sein de la famille, de
nombreux travaux touchant à l’anthropologie de l’alimentation ont souligné
l’importance des environnements olfactifs, particulièrement les odeurs des
plats pendant le temps de leur préparation. Ces odeurs qui se diffusent dans
toute la maison constituent des souvenirs familiaux tenaces. Joëlle Bahloul a
bien mis ce phénomène en évidence lors de son enquête sur les Juifs de Sétif,
après leur départ d’Algérie et leur arrivée en France en 1961. Leur mémoire
familiale est en grande partie une mémoire des odeurs de cuisine, celles des
plats préparés pour le shabbath9.
De même, dans les corons de l’Est de la France, le dénominateur commun des
maisons polonaises était l’odeur prégnante du choux10. D’autres ethnographes ont insisté
sur l’importance du partage des «odeurs de la bonne chère» par les Vietnamiens
à l’occasion de la fête du têt.11
Plus généralement, note Gilbert Durand, les odeurs de la maison – fumets de
cuisine, parfums d’alcôve ou d’armoires – constituent la cénesthésie de
l’intimité domestique12, ce que
décrit parfaitement la sociologue Anne Muxel dans son ouvrage sur la mémoire
familiale13. Une question se
pose alors: si ce temps de la préparation culinaire a longtemps marqué de son
empreinte nos mémoires domestiques, ne court-on pas le risque aujourd'hui d’un
rétrécissement de ce type de souvenirs, voire de leur disparition, avec l’essor
des plats tout prêts, en conserve, congelés ou lyophilisés et la régression
concomitante des ambiances olfactives?
La petite seconde qui précède la perception
Ce délai14 qui précède la prise de
conscience du stimulus correspond au temps que met le message olfactif à
parvenir jusqu’au cerveau. Nous partageons tous ce temps de détection, ce
phénomène de « conscience retardée » 15, à quelques millisecondes près qui
vont dépendre des traits idiosyncrasiques de notre appareil olfactif, de notre
attention, de la probabilité d’occurrence de l’odeur, de notre état émotionnel16, etc. Cette attente de ce qui va arriver,
ou plus exactement de ce qui va sentir a un côté quelque peu dramatique
: songeons à notre légère appréhension, ou excitation, quand les plats sont
servis sous cloche dans un restaurant. Cette attente, parfois trompée ou déçue,
est évidemment orientée par le souvenir de nos expériences culinaires
antérieures, lorsque nous avons commandé des plats similaires.
La durée de la sensation olfactive proprement dite
Ce que nous appelons «sensation»
est une représentation stabilisée, pendant un laps de temps plus ou moins long,
du flux extrêmement mouvant des stimuli qui nous sollicitent à tout instant. Objet d’un jugement, cette
sensation devient alors une perception. Même si par convention nous assimilons
ce laps de temps au présent de la sensation – ce que le philosophe du langage
Quine appelle le «module» de la stimulation, où le présent est
conçu comme une durée et non comme une coupure entre le passé et l’avenir17 - la notion d’un présent qui dure est
logiquement irrecevable. L’idée de la durée de la sensation, note Condillac,
est en fait produite «par la succession des impressions qui se font sur
l’organe» et que «la mémoire rappelle»18.
Le présent de la sensation est donc fait en réalité d’un passé et d’un présent
en devenir, c'est-à-dire d’un enchaînement de séquences temporelles. En
paraphrasant Boileau, on pourrait dire: le moment où je sens est déjà loin de
moi. Quoi qu’il en soit, cette représentation d’une sensation à la fois
présente et durable est une sorte de socle expérientiel à partir duquel nous
portons un jugement hédonique sur les mets que nous dégustons. En fait, cette
sensation nous paraît bien trop courte quand ce que nous mangeons est bon, et
bien trop longue quand le plat est mauvais. Bien sûr, cette durée de la
sensation olfactive est liée à la faculté d’habituation, à la nature des mets,
à leur température, à l’état de plus ou moins grande satiété du sujet, etc. Des
descripteurs olfactifs et gustatifs tentent de rendre compte de cette
expérience de la durée de la sensation comme, par exemple, la «longueur» en
bouche d’un vin.
À propos de cette expérience, deux autres aspects sont à
considérer: la coexistence et la succession des sensations olfactives au cours
d’un même repas, qui relèvent de ce que le célèbre parfumeur Edmond Roudnitska
a appelé la loi de la relativité. Les sensations ne sont pas isolées les unes
des autres mais relatives à celles qui les précèdent et à celles qui les
accompagnent, ce qui ici encore fait intervenir notre mémoire immédiate. De ce
point de vue, on peut distinguer une sensibilité à la mélodie olfactive d’une
part et, d’autre part, l’harmonie olfactive19.
La mélodie olfactive
est une coexistence parfaitement ordonnancée (pour un sujet percevant doté de
certaines dispositions naturelles et culturelles à la perception) des
stimuli olfactifs : ceux-ci adviennent là où il faut et exactement à
leur place dans la chronologie de l’expérience sensorielle. Ainsi, dans la société
française, à l’occasion d’un bon repas, la plupart d’entre nous apprécient les
stimuli olfactifs présentés dans l’ordre suivant : odeur anisée
(apéritif), odeur de poisson, de viande, de fromage, de café, de cigare ;
mais nous serions probablement gênés (plus ou moins) si la première odeur
sentie était celle du cigare, suivie de celle du fromage, puis du poisson, du
café, de l’anis et de la viande.
L’harmonie entre les odeurs sera également évaluée pendant
le temps de la sensation proprement dite. L’assemblage des produits, de
ce point de vue, est déterminant : « vous saurez que ça ne marche
pas si, déjà, l’odeur vous trouble », affirme un cuisinier.
Voilà pourquoi, par exemple, on ne cuisine pas du rouget avec du loup, leurs
odeurs étant jugées dysharmoniques. Dans ce domaine, les habitudes alimentaires
jouent encore un grand rôle : l’association de l’odeur de la menthe avec
celle de l’agneau paraîtra tout à fait harmonieuse dans certains pays (pays
arabes, Angleterre) et choquer dans d’autres.
La durée nécessaire pour recouvrer une sensation ancienne
Classiquement, on reconnaît une double fonction à la mémoire
olfactive. La première est le rappel, avec trois modalités : d’une part,
les odeurs ont un fort pouvoir d’évocation et favorisent la récupération des
souvenirs (mémoire épisodique et sémantique) qui vont contribuer à donner
à la perception son caractère subjectif ; d’autre part, les souvenirs
eux-mêmes peuvent aider à retrouver des odeurs ; enfin, de rares personnes
arrivent à recréer mentalement une sensation olfactive en l’absence du
stimulus, ceci sans passer nécessairement par leur mémoire épisodique. La
seconde fonction est la reconnaissance ou aptitude recognitionnelle :
grâce aux informations olfactives déjà mémorisées, il est possible de reconnaître
et, éventuellement, d’identifier des stimuli olfactifs, ceci de manière très
sûre. Pour simplifier on peut considérer deux cas de
figure, le recouvrement du souvenir sensoriel en l’absence ou en présence du
stimulus.
En l’absence du stimulus, la mémoire olfactive est
généralement mise en échec. Par exemple, à l’instant présent, assis dans mon
bureau devant un ordinateur, je suis tout à fait incapable de retrouver l’odeur
du civet sans le stimulus, alors qu’en fermant les yeux il m’est très facile de
récupérer le souvenir d’une couleur, rouge par exemple. Certains individus,
cependant, sont plus performants que d’autres. Cette aptitude tient à la fois à
des dispositions individuelles et, surtout, à un long apprentissage, tel que
celui que suivent les parfumeurs et certains cuisiniers.
En présence du stimulus, le recouvrement du souvenir
olfactif a deux caractéristiques connexes : l’importance du contexte et la
multisensorialité. Le contexte est celui de la sensation d’origine, enregistrée
en même temps que tout un environnement sensoriel et émotionnel, phénomène bien
connu sous le nom de syndrome de Proust. À cela, les raisons sont diverses,
mais une des principales est le lien fonctionnel entretenu par la perception
olfactive avec le traitement affectif de l’information. Bien que ces mécanismes
soient encore incomplètement connus, plusieurs régions du cerveau associées au
traitement du message olfactif - au niveau du thalamus, du néo-cortex frontal
et du système limbique -, intègrent diverses informations sensorielles,
marquent l’odeur d’une valeur affective, contribuent aux associations et
correspondances et jouent un rôle important pour la mise en mémoire de
souvenirs (engrammes ou traces neuronales des sensations) qui, en définitive,
ne sont jamais purement olfactifs. Ceci contribue à la consolidation de la
trace mnésique. Le contexte est aussi celui du moment de la remémoration, qui
joue un rôle important dans la reconnaissance du stimulus. Par exemple, il est
difficile de ranger l’odeur d’un fromage dans la catégorie «alimentaire» si on
la perçoit en entrant chez un fleuriste!
Par ailleurs, la récupération du souvenir est
facilitée par les associations entre plusieurs sens. En fait, la
multisensorialité est «notre manière habituelle de percevoir et d’être en
relation au monde» 20. Chez la plupart de mes
informateurs, la description olfactive emprunte aux autres sens. Les
sommeliers, par exemple, font intervenir la vision (la robe), le toucher (le
volume en bouche, «gras, riche et opulent» ou bien «fluide et mince»)
et bien sûr le goût proprement dit. La description multisensorielle peut être
très subtile: on évoque des «notes» de miel ou de résine, des «touches»
de fleur ou de champignon, une «pointe» de truffe, etc. Un
sommelier, explicitement, assimile sa description à une toile de peintre sur
laquelle il place ses couleurs – ses notes – en respectant les règles de l’art
pictural (l’équilibre, la symétrie, les plans, les nuances, l’harmonie
d’ensemble, etc.) mais en laissant aussi pleinement jouer son imagination. La
verbalisation des odeurs du vin en référence à des objets ou produits qui ont
la couleur du liquide considéré, rouge ou blanc, confirme le caractère
multisensoriel de la perception. Ainsi, un vin blanc artificiellement teinté en
rouge avec un colorant inodore est décrit olfactivement comme un vin rouge par
le biais de l’évocation d’objets ou de produits de même couleur21. Cette dépendance entre l’odorat et
la vision lors de la dénomination d’un stimulus olfactif a été confirmée par
l’imagerie cérébrale (technologie PET) qui a mis en évidence, à l’occasion de
ce processus, l’activation d’une partie du cortex visuel primaire22. Bref, se souvenir d’une odeur, c'est
rappeler ou reconnaître tout l’environnement du stimulus initial, y compris les
messages destinés aux autres sens.
La durée du souvenir de la sensation
Concernant cette ultime temporalité, deux phénomènes
fondamentaux sont à considérer : le paradoxe de l’omnivore et le lien
identité/alimentation. Selon le paradoxe de l’omnivore23, nous faisons preuve d’une grande
liberté dans nos régimes alimentaires, ce qui d’un point de vue adaptatif
présente un intérêt évident : nous sommes capables de vivre dans des
environnements très divers. Mais ceci a contraint l’être humain « à la
recherche de variété et donc à la nécessité de se confronter à des aliments nouveaux »
24, nécessité qui peut être
dangereuse compte tenu de la toxicité potentielle des aliments inconnus. Voilà
pourquoi nous nous appuyons largement sur la mémoire durable de nos expériences
alimentaires, les préférences et les rejets alimentaires innés (préférence pour
la saveur sucrée, rejet de la saveur amère) n’étant pas suffisants pour
orienter notre alimentation de manière sûre et fiable. Ainsi, chez tous les
êtres humains, on observe un encodage précoce des souvenirs olfactifs. Les
expériences chimiosensorielles influencent fortement la formation des
préférences pendant les 4 premières
années de la vie et, plus particulièrement, pendant la période allant de 6 mois
à 2 ans qui apparaît comme «l’âge d’or de la découverte alimentaire» 25. Des aversions à des arômes
alimentaires acquises dès l’enfance peuvent persister cinquante ans plus tard26. Il suffit que «l’ingestion d’un
aliment soit suivie une seule fois de malaises gastro-intestinaux (nausées,
vomissements…) pour que l’individu développe une aversion profonde et tenace
vis-à-vis de l’aliment» 27. Une
des fonctions principales de la mémoire olfactive (et gustative) est donc de
rappeler des expériences antérieures associées à un aliment et de générer un
état d’attente de l’individu pour cet aliment28. On a sans doute là une explication
de la ténacité des souvenirs olfactifs, les plus désagréables, certes, mais
aussi les souvenirs heureux.
Dans la
mémoire culinaire des cuisiniers que j’ai interrogés, ces souvenirs -des souvenirs d’enfance, en particulier ceux
des recettes maternelles -, sont omniprésents. Un des chefs avoue : «toute
ma cuisine est basée là-dessus». Un autre explique son refus d’intégrer
certains plats sur sa carte par des dégoûts alimentaires remontant à son
enfance. Un autre reconnaît presque toujours dans le poisson de rivière «une
odeur d’herbe» parce que très jeune, se souvient-il, il prenait des bains
dans la Loire. Il a définitivement associé les herbes et les poissons du
fleuve, association intégrée ensuite à ses propres sensations. Le « vécu
olfactif » des œnologues structure tout aussi fortement leur perception.
Par exemple, en goûtant un vin du Var (en Provence), un œnologue associe
systématiquement l’odeur de pêche au verger de son grand-père qu’il parcourait
dans son jeune âge. Un autre œnologue assimile l’odeur du musc à celle du vieux
linge de maison qu’il découvrit tout enfant dans une malle. En fin de compte,
observe un cuisinier, «chacun a ses propres images», produites à partir
de souvenirs olfactifs et gustatifs plutôt agréables29 remontant à la toute petite enfance.
Ce
caractère durable des souvenirs culinaires n’est pas étranger au rôle qu’ils
jouent dans le sentiment d’identité personnelle ou culturelle. De ce point de
vue, l’alimentation est un élément essentiel. Lorsqu’un individu émigre,
lorsqu’il s’installe dans un autre pays, il perd moins vite les habitudes
alimentaires de son pays d’origine que la langue. Il suffit souvent d’une ou
deux générations pour perdre la langue alors que ces habitudes peuvent se
transmettre bien plus longtemps. L’ancrage identitaire passe par un ancrage
géographique, dans un terroir (le sol porteur d’un produit) et aussi par un
ancrage olfactif. En Sarladais, par exemple, les odeurs reconnues comme
périgourdines «sont celles qui participent à la renommée de la région, qui sont
offertes aux touristes comme aux gastronomes», notent Nicole Mainet-Delair et
Hélène Mainet. Ces auteurs ajoutent : «lorsqu’on réside au loin, souvent
en Région parisienne, quand le soleil se fait rare et que le moral s’en
ressent, un bon remède consiste à ouvrir une boîte ou un bocal de confit d’oie.
L’odeur délicieuse procure un premier réconfort qui se prolongera les jours
suivants, la graisse restante servant à la cuisine» 30. Ces odeurs renvoient à une identité
partagée ou, au moins, à la croyance dans cette identité partagée. Cette
affirmation identitaire dans le domaine culinaire peut être conflictuelle. Dans
la plupart des sociétés, non seulement on affirme bien manger, mais on prétend
aussi mieux manger qu’ailleurs ou mieux manger qu’autrefois. Ces opinions
peuvent susciter la crainte d’une uniformisation des goûts, par exemple sous
l’effet de la mondialisation, et se traduisent parfois par l’apparition de
crispations identitaires à propos de la place qu’il faut ou ne faut pas
accorder aux produits «exotiques». Bref, si nos souvenirs alimentaires sont
durables, c'est aussi parce que la cuisine et la gastronomie sont des
forteresses pour la conscience identitaire. Voilà pourquoi, aussi, la mémoire des aliments ne peut jamais être réduite à
l’énumération des seules propriétés des substances consommées.
Conclusion
Je conclurai par une observation sur le lien
étroit qui existe entre l’olfaction et l’ingestion. Le lien est bien entendu
constitutif de l’acte de manger lui-même : se nourrir, c'est accepter
d’incorporer un produit extérieur à soi et différent de soi, et cette
incorporation d’une altérité n’est jamais un acte indifférent. Mais bien
avant cela, un sentiment d’ingestion accompagne les stimuli olfactifs. Des odeurs, nous sommes obligés
«à en partager l’apport», remarquait Kant31. Rousseau, pour sa part,
qualifiait l’odorat de sens de l’incorporation. Effectivement, de nombreux
descripteurs, multisensoriels, évoquent la sensation d’ingestion ou de
pénétration des odeurs : une odeur «violente», «puissante»,
une «pointe» de truffe, etc. En outre, la distance n’est pas très grande
entre l’ingestion heureuse et l’ingestion tragique. Chez les cuisiniers, il
arrive que les «mauvaises» odeurs renvoient à des images corporelles. La viande
de piètre qualité, déclare l’un d’entre eux, «sent le transpiré». Ceci
me conduit à faire une comparaison avec une forme d’alimentation – plus
exactement un imaginaire de l’alimentation – éloignée du monde culinaire
mais néanmoins révélatrice du rapport que nous entretenons avec les odeurs. Un
jour, lors d’une enquête sur les odeurs en milieu hospitalier, une infirmière
m’a dit qu’elle avait parfois l’impression d’ingérer «les parcelles infimes du corps qui
filtrent de certaines escarres ou de nécroses». Lors de mes recherches,
j’ai recueilli de nombreuses données similaires, mais il me semble que cet
exemple suffit pour montrer qu’une expérience olfactive n’est jamais anodine.
Si elle revêt une réelle intensité dramatique et nous laisse généralement des
souvenirs robustes, c'est parce que sentir, c'est consentir à ouvrir son corps
intime au monde extérieur. À ce titre, c'est toujours une expérience risquée, y
compris tout au long des cinq temps qui structurent l’acte de manger.
Bibliographie
et notes
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d’hier, tables d’ailleurs, Paris, Odile Jacob, 1999, 497 p.
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les mêmes champignons ; selon les pays, on ne mange pas les escargots ou
les larves, etc.
4. Lévi-Strauss, C.: Mythologiques ***.
L’origine des manières de table, Paris, Plon, 1968, 478 p.
5. On peut rappeler par exemple l’importance
historique des banquets dans la vie politique française.
6. Vincent, J.D. y Amat, J.M., Pour une
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8. Tout au long de l’article, le texte en
italiques et entre guillemets restitue les descriptions d’odeurs faites par mes
informateurs.
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d'une demeure judéo-arabe en Algérie (1937-1961), Paris, Métailié, 1992, p.
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10. Ponty, J. Les Polonais du Nord ou la
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11. Le Huu Khoa: «Manger et nourrir les
relations», Ethnologie française, XXVII, 1997, 1, p. 58
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anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod, 1992, p. 278.
13. Muxel, A. : Individu et mémoire familiale,
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14. Rouby, C. y Benfasi, M. : «Is there a hedonic dimension to odors?»
En Rouby, C. et al. (éd.),
Olfaction, Taste and Cognition, Cambridge, Cambridge University Press,
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15. Damasio, A.: «La conscience du temps», Pour
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16. Pause, B.M.: «Human brain activity during the first second after odor
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17. Quine, W.V.O, Le mot et la chose,
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18. Condillac, Traité des sensations,
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19. Candau, J.: «The olfactory experience: constants and cultural
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11-17.
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21. Morrot, G.; Brochet, F. y Dubourdieu, D.: « The color of odors», Brain
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22. Qureshy, A. et al.: «Functional mapping of human Brain in
olfactory processing: A PET Study», Journal of Neurophysiology, 2000,
84, p. 1656-1666.
23. Fischler, C. L’Homnivore, Paris, Odile Jacob, 1990 & 2001.
24. Sulmont-Rossé, C.; Issanchou, S. y Köster, E.: «Caractéristiques de la mémoire
des aliments: conséquences sur la perception des aliments»,
Psychologie française,
n° 48-4, 2003, p. 10.
25. Nicklaus, S.: «Poids de la prime enfance dans la formation des préférences
alimentaires: présentation des méthodes d’étude et enjeu de l’approche
écologique», Psychologie française, n° 48-4, 2003, p. 25.
26. Garb, J.L. y Stunkard, A.J.: «Taste aversion in man», American
Journal of Psychiatry, 1974, 131, p. 1204-1207.
27. Op. cit., p.
11.
28. Sulmont-Rossé, C. et al., op. cit., p.
11.
29. Si, pour la
plupart, les souvenirs ont cette qualité, c'est parce qu’ils apportent avec eux
un peu de la jeunesse perdue de mes informateurs.
30. Mainet-Delair, N. y Mainet, H.: « Lou Boun Diou mé lécho l’âmo.
Cuisine d’odeurs en Sarladais», En : Danielle Musset, Claudine
Fabre-Vassas (éd.), Odeurs et parfums, Paris, Éditions du C.T.H.S.,
1999, p. 62 et 66.
31. Kant, E. Anthropologie d’un point de vue pragmatique, in Œuvres
philosophiques III, Paris, Gallimard, 1986, p. 976.
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