Percepnet & Freixenet
Percepnet Percepnet Percepnet Percepnet
Percepnet Percepnet Percepnet
Rubes Editorial Percepnet Percepnet Percepnet Percepnet
portada | percepciones | ciencia | tecnología | industria | noticias | directorio | buscar | suscripción
Percepnet Percepnet Percepnet
Ciencia

THE SCIENCE MODULE OF PERCEPNET PROVIDES PAPERS ON PERCEPTION AND SENSORY SCIENCE BY RESEARCHERS WORKING ON THESE DISCIPLINES

Quel nez donner à l’anthropologie? A propos de la transmission d’un patrimoine olfactif (1ière partie)
[¿Cuánto olfato debemos otorgarle a la antropología? Acerca de la transmisión de un patrimonio olfativo (1ª parte)]
Olivier Wathelet,
Université de Nice-Sophia Antipolis, Nice, France
Doctorant (allocataire et moniteur*), membre du LAMIC (Laboratoire d’Anthropologie : Mémoire, Identité, Cognition sociale)


«A place owes its character to the experiences it affords to those who spend time there - to the sights, sounds and indeed smells that constitute its specific ambience. And these, in turn, depend on the kinds of activities in wich its inhabitants engage»
(Ingold 2000: 192)

Beaucoup de personnes s’accordent aujourd’hui pour soutenir que les perceptions humaines relèveraient d’un mécanisme complexe, tenant à la fois de sa nature biologique et de son inscription dans un groupe social. Les réflexions que suscite et propose régulièrement Percepnet en sont une très belle illustration1. Pourtant, si la dimension cognitive du problème est à actuellement interrogée avec sérieux, son pendant culturel, à quelques exceptions près, aura longtemps été négligé tant par les milieux académiques que par les professionnels de l’analyse sensorielle.

Fort heureusement, cette situation malheureuse est en plein changement! Depuis le début des années quatre-vingt dix, à l’initiative de quelques chercheurs nord-américains, une anthropologie des sens s’est peu à peu constituée2. Elle a pour objectif simple d’apporter des arguments à un scénario de la construction sociale des sens. Centrée, sans s’y réduire, autour des travaux des canadiens David Howes et Constance Classen, elle entend montrer comment l’humanité se divise en plusieurs ensembles culturels identifiables par leurs manières différentes de privilégier une ou plusieurs de leurs modalités sensorielles. Partant de la collecte de pratiques symboliques ou rituelles, l’ethnologue est ainsi supposé en déduire une échelle de valeur des sens propre à ce groupe, son ratio sensoriel.

Premier groupe humain soumis à l’analyse, la «société occidentale» se caractériserait par l’importance fondamentale qu’elle accorde à la vision, et corrélativement par la marginalisation des sens qu’elle considère proche de la nature, comme le toucher ou l’olfaction3. A l’inverse, plusieurs ethnographies témoignent comment «ailleurs», chez les Kwoma de Papouasie Nouvelle-Guinée (Howes 2003), les Anlo-Ewe du Ghana (Geurts 2002a) ou chez les Songhay du Niger (Stoller 1989, 1997), des épistémologies indigènes classent et partitionnent l’espace sensible selon une logique tout autre (Geurts 2002b).

Une ligne de démarcation rigide s’ébauche ainsi, entre notre société moderne, «désensorialisée» depuis le 19ième et l’avènement d’un ordre bourgeois anosmique (Corbin 1982, Howes 1990), et le reste de l’espèce humaine. Celui-ci, contre les effets de la mondialisation économique et culturelle «hypervisualiste» (Classen & Howes 1994), a réussi à conserver l’acuité du toucher, de leur bouche ou de leur nez. Définitivement bannie du paradis perdu des sens, notre civilisation se serait enlisée dans une esthétique froide et cubique comme un laboratoire. Le marketing sensoriel, le développement des AOC en France ou le boom du parfum d’intérieur aux USA, ne seraient, dès lors, qu’autant d’épiphénomènes en marge de ce qui fait, réellement, la teneur de nos quotidiens.

Contre cette division analytique, il existe pourtant quelques recherches menées essentiellement en Europe, révélant l’usage de savoirs et savoir-faire sensoriels complexes. Entre autres fascinants exemples, Joël Candau, dans son anthropologie olfactive en milieu professionnel, démontre la possibilité d’une transmission basée sur le langage des odeurs, aussi imparfait et approximatif soit-il (1999, 2000). D’autres travaux, conduits dans le cadre domestique, montrent également l’existence d’une expertise similaire dans l’élaboration des cuisines (Mainet-Delaire & Mainet 1999, Masson 2000). Rares, ces recherches n’en disent pas moins la possibilité d’une anthropologie des sens en général, et des odeurs en particulier, qui tiendrait plus d’une «sensory ecology» (Shepard 2004) que d’une sémiologie (Howes 1986).

Nous croyons que cette démarche est possible. A notre sens, une première et essentielle étape à son élaboration doit décortiquer, pour ensuite les dépasser, les limitations et étroitesses interprétatives qui sous-tendent le programme nord-américain4. Dans le cadre de cette discussion, nous voudrions mettre en avant deux orientations théoriques implicitement soutenue dans leurs travaux, aux conséquences méthodologiques malheureuses5.

D’une part, Howes et ses collègues ont tendance à réduire le culturel à une de ses expressions les plus visibles: sa mise en forme symbolique. Cette conception de la culture n’est pas neuve. L’anthropologue américain Taylor la définissait déjà en 1871 comme «that complex whole wich includes knowledge, belief, art, morals, law, custom, and any other capabilities and habits acquired by man as a member of society» (1958 : 1). Les usages symboliques quasi universels comme, par exemple, parfumer les corps vivants et morts, ou attribuer à un autre peuple une odeur nauséabonde opposée à la sienne (Le Breton 2003), seraient sociaux car hautement conceptualisés et communs à l’ensemble des membres du groupe caractérisé. Dès lors, « perception is a two-stage phenomenon : first involves the receipt, by the individual human organism, of ephemeral and meaningless sense data ; the second consists in the organisation of these data into collectivity held and enduring representations.» (Ingold 2000: 159)6. L’acte de percevoir ne serait social que parce qu’il est à posteriori intégré dans un système de représentations ou de croyances.

D’autre part, ces ensembles culturels sont, contre toute vérification empirique, considérés comme des entités intégrées et cohérentes, prêtant à chaque individu des caractéristiques globalement similaires. Le ratio des sens d’une culture serait ainsi, en quelque sorte, l’image de ce que chacun des membres de la communauté est sensé exprimer. Dès lors, les écarts empiriques au ratio des sens proposé par le chercheur sont, la plupart de temps, enlevés à l’analyse, considérés comme des bruits statistiques. Seuls de rares cas de transgression manifeste à un ordre sensible dominant trouvera bonheur, sous cette forme, dans l'examen de cette culture. (Classen 2004) Comme dans le cas précédent, la variabilité interindividuelle des manières de sentir ne tiendrait que de sa nature biologique et de l’aléatoire des situations vécues, limitant du même coup la possible compréhension d’un apprentissage culturel7.

Ceci souligné, comment s’en dégager pour proposer une anthropologie sensorielle du banal et des actes quotidiens? Pour esquisser un début de réponse, nous prendrons l’exemple de la recherche doctorale que nous poursuivons actuellement8 et qui vise à comprendre les mécanismes de la transmission de «patrimoines olfactifs» au sein de familles.

La principale difficulté de cette tâche, justifiant cette orientation théorique, consiste à considérer à sa juste valeur le quasi-silence qui règne auprès des individus lorsque nous les interrogeons à propos des odeurs présentent dans leur espace domestique9.

Ce double problème d’une incapacité, à priori, à caractériser verbalement les odeurs que nous côtoyons quotidiennement, et celui de la définition même de l’objet à construire – le patrimoine olfactif – constitue, selon nous, les deux facettes d’un même objet. Une fois passé ces premiers moments de silences et d’hésitations, ces entretiens montrent, avec importance, les descriptions un peu plus assurées d’odeurs mauvaises, de désagréables miasmes, de ruptures dans l’ordre normal des choses odorantes, qui, en raison de cet inadéquation à ce qui est «normalement» deviennent intenables et gênantes. Anecdotiques, ces témoignages révèlent petit à petit la complexité du phénomène.

Pour le saisir, l’approche que nous proposons repose sur un corpus épars de travaux – menés par des philosophes, cognitivistes, anthropologues ou psychologues – qui ont comme point commun une même volonté de construire un programme de recherche écologiquement valide. L’argument sur lequel repose cet objectif est évident, bien que souvent négligé dans la pratique (laborantine notamment)10: l’appareil sensoriel ne fonctionne pas isolément, mais uniquement inscrit dans un corps, lui-même engagé dans des actions pratiques en fonction d’autres individus (Clark 1997).

D’autres ont mieux que nous décrit les tenants et aboutissant d’une telle option (e.a. Ingold 2000). Dans ce cadre de discussion, nous nous contenterons de résumer par quatre hypothèses de travail les éléments essentiels à l’avancée de nos recherches:

1. La perception est un phénomène social car chaque étape de la chaîne causale qui constitue l’évènement odeur (sensation, perception, reconnaissance, verbalisation, usage, …) est le fruit d’une triple détermination : biologique, sociale et écologique.

2. La perception d’une odeur est un évènement inhérent à un individu qui sera qualifié «actif». Premièrement, parce qu’il n y a pas de sensation sans action (et réciproquement). Deuxièmement car les portions d’environnements perçues ne sont pas les segments d’une «nature vierge», mais le fruit d’une structuration humaine complexe11. Le cadre domestique en est un exemple particulièrement important. On entend par cette notion de ‘structuration’ d’un espace, à la fois son agencement matériel (construction, modification, déplacement, …) et les pratiques qui lui donnent forme (ou lui enlève). Cuisiner, produire des odeurs alimentaires qui se diffusent dans tout un appartement suivant un réseaux d’obstacles plus ou moins sciemment organisés (fermeture de portes, ouverture de fenêtres, …), est un exemple qui nous intéresse particulièrement.

3. Enfin, nous proposons de considérer les lieux de l’intime et de la familiarité comme les manifestations (presque) parfaitement intégrées d’une concordance harmonieuse entre l’acteur percevant/structurant son monde, et le monde structuré qui «se donne à sentir». Cette «rencontre» serait à la base de nombreux automatismes, habitudes et actions minuscules qui structurent, sans plus le signaler à la conscience, les espaces habiter. En ce sens, une culture sensorielle ne peut se réduire à des représentations publiques et verbalisées.

4. C’est pourquoi, nous définirons en même temps la transmission et son objet, le patrimoine olfactif, comme la double expression, simultanée et interdépendante, d’un mouvement de «re-enactment of other actions» (Connerton 1989 : 53) et de construction d’environnements matériels. «In the passage of human generations, each one contributes to the knoweldgeability of the next not by hanging down a corpus of disembodied, context-free information, but by setting up, through their activities, the environmental contexts within wich successors develop their own embodied skills of perception and action. » (Ingold 2001 : 141).

Sans mauvais suspens, dans le prochain numéro de Percepnet, nous proposerons une première typologie des formes de la transmission reposant sur les hypothèses que nous venons de soumettre à votre appréciation.

Notes

1 En particulier, on retiendra l’éditorial du 18 mai 2005, intitulé « La nueva antropología de los sentidos ». Plus que tout autre il aura suscité chez l’auteur du présent essai l’envie de partager sa jeune expertise en la matière. La première partie de cette discussion en est le prolongement direct.

2 Il existe également un nombre de plus en plus important de recherches menées dans l’univers francophone, dont Méchin & Alii. (1998) et Cobbi & Dulau (2004) sont de très intéressants exemples, respectivement dans le domaine de l’anthropologie des sens en général pour le premier, et des odeurs pour le second. Je défends, sans le démontrer ici, que l’essentiel des réflexions que je développe s’applique également à ces travaux. Plus nuancés, ils me semblent cependant moins radicales dans leurs propositions, et plus ouverts aux objectifs que je me donne. J’y reviendrai.

3 Constance Classen, dans son ouvrage World of sense (1993) propose un résumé de l’origine historique de ces préférences contemporaines. A dessin, elle centre son propos sur la plus ou moins grande diversité d’expressions sémantiques, éludant rapidement la question de la correspondance entre perception et verbalisation.

4 Précisons cependant combien cette présentation sommaire de l’anthropologie des sens nord-américaine est, en raison de sa brièveté, à la limite de la caricature. Ajoutons également que, objectif de démonstration oblige, nous nous contentons d’en souligner les vices sans en dire les (nombreux) bénéfices.

5 A l’exception de Geurts 2002a qui tente de se prémunir d’une critique similaire dans un de ces chapitres.

6 Ainsi, David Howes explique en quoi l’étude des «ways of sensing» consiste: «It is the idea that the experience of the environment, and of the other persons and things wich inhabit that environment, is produced by the particular mode of distinguishing, valuing and combining the senses in the culture under study.» (2004 : 143)

7 En effet, il y’a nécessairement, au coeur de tout apprentissage, un écart, une absence que celui-ci est supposé combler.

8 Menée depuis novembre 2004 à l’Université de Nice-Sophia Antipolis (France) sous la direction de Joël Candau

9 Entretiens semi directifs menés auprès de lyonnais et de niçois, sans distinction de sexe ou d’âge.

10 On lira avec bonheur les propositions méthodologiques de Benoist Schaal (1998) montrant comment la collecte d’anecdotes issues du quotidien d’informateurs permet la rencontre entre «le laboratoire et le terrain».

11 Comme le démontre brillement Phillippe Descola (1994) – partant de son analyse des indiens Ashuars du Brésil –: il n’y a pas de nature autre que sous une forme domestiquée, c'est-à-dire appréhendée et transformée par l’Homme dans le cours de son développement. La «fôret vierge» est effectivement un mythe.

Bibliographie

Candau, J.: «Mémoire des odeurs et savoir-faire professionnels», in Musset, D. y Fabre-Vassas, Cl. (dir.) Odeurs et parfums. Paris. Édition de CTHS, 1999: 179-190.

Candau, J.: Mémoire et expériences olfactives. Paris, 2000, PUF.

Clark, A: Being there – Putting brain, body, and world together again. Cambridge, MIT Press 1997.

Classen, C.: World of sense – Exploring the senses in history and across culture. Londres, Routledge 1993.

Classen, C.: «The wich’s senses – Sensory ideologies and transgressive feminities from the renaissance to the modernity», in Howes, D. (ed.) Empire of the senses – The sensual culture reader, Oxford, Berg 2004: 70-84.

Classen, C. y Howes, D.: «L’arôme de la marchandise, la commercialisation de l’olfactif», Anthropologie et société 1994; 18 (3): 57-74.

Cobbi, J. y Dulau, P. (eds.) Sentir – Pour une anthropologie des odeurs. Cahiers de la Société des Etudes Euro-Asiatiques (13), Paris, L’Harmattan 2004.

Corbin, A.: Le miasme et la jonquille – L’odorat et l’imaginaire social XVIIIe – XIXe siècles, Paris, Flammarion 1982.

Descola, Ph.: In the society of nature: A native ecology in Amazonia. Cambridge, CUP 1994.

Geurts, C.: Culture and the senses – Bodily ways of knowing in an african community. Berkeley, University of California Press 2002a.

Geurts, C.: «On rocks, walks, and talks in west Africa: cultural categories and an anthropology of the senses», Ethos 2002b; 30 (3): 1-22.

Howes, D.: «Le sens sans paroles: vers une anthropologie de l’odorat», Anthropologie & société 1986; 10 (3): 29-45.

Geurts, C.: «Les sensations discrètes de la bourgeoisie», Anthropologie & société 1990; 14 (2): 5-12.

Geurts, C.: Sensual Relation – Engaging the senses in culture and social theory. Ann Arbor, The University of Michigan Press 2003.

Geurts, C.: «Sensation in cultural context», en Howes, D. (ed.) Empire of the senses – The sensual culture reader. Oxford, Berg 2004: 143-146.

Ingold, T.: The perception of the environment – Essays in livelihood, dwelling and skill, Londres, Routledge 2000.

Ingold, T.: «From the transmission of representation to the education of attention», in Witehouse, H. (ed.) The debated mind: evolutionary psychology versus ethnography. Oxford, Berg 2001: 113-153.

Le Breton, D.: «Les mises en scène olfactives de l’autre ou les imaginaires du mépris», in Lardelier, P. (ed.) A fleur de peau – Corps, odeurs, parfums. Paris, Belin 2003: 115-228.

Mainet-Delair, N. y Mainet, H. : «Lou Boum Dieu mé lécho l’âmo – Cuisine d’odeurs in sarlandais», en Musset & Alii. (eds.), op. cit. 1999: 61-71.

Masson, E.: «Les odeurs de la cuisine», en Candau, J., Grasse, M.-C. y Holley, A. (eds.) Fragrances – Du désir au plaisir. Marseille, Edition Jeanne Laffitte 2002: 119-125.

Méchin, C., Bianquis, I. y Le Breton, D. (eds.) Anthropologie du sensoriel – Les sens dans tous les sens. Paris, L’Harmattan 1998.

Schaal, B.: «Les fonctions de l’odorat en société: la laboratoire et le terrain», in Méchin & Alii. (eds.), op. cit. 1998: 35-59.

Shepard Jr., G.: «A sensory ecology of medecinal plant therapy in two amazonian societies», American anthropologist 2004; 106 (2): 252-266.

Stoller, P.: The taste of ethnographic things – The senses in anthropology. Philadelphia, University of Pennsylvania Press 1989.

Stoller, P.: Sensuous scholarship. Philadelphia, University of Pennsylvania Press 1997.

Taylor, E.: The origin of culture. New York, McGraw-Hill Book Company 1958 (1871).



 

[+CIENCIA]
30/12/05
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Arriba
portada | percepciones | ciencia | tecnología | industria | noticias | directorio | buscar | suscripción
©Rubes Editorial
[Créditos]