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A propos du Prix Nobel de Richard Axel et Linda Buck
[Acerca del Premio Nobel de Richard Axel y Linda Buck]
André Holley
Centre Européen des Sciences du Goût
Dijon

La découverte que vient de récompenser l’attribution du Prix Nobel de Médecine est celle de la nature des récepteurs de l’odorat. Cette découverte a une grande portée pour les chercheurs en olfaction car elle a levé un obstacle majeur. La recherche sur l’odorat buttait depuis longtemps sur le manque de connaissance des mécanismes initiaux de la réception des molécules odorantes. Grâce aux travaux d’électrophysiologie réalisés sur les cellules olfactives, on connaissait les réponses de ces cellules aux odorants mais on ignorait tout de ce qui se passait au niveau de la membrane des cils olfactifs. En identifiant les récepteurs olfactifs comme des récepteurs à 7 domaines transmembranaires, couplés à des protéines G, nos lauréats ont comblé un vide et ouvert de nouvelles perspectives. Les chercheurs pouvaient enfin expliquer les propriétés surprenantes de la sensibilité des cellules olfactives.

Mais l’identification des récepteurs a une portée plus générale, intéressant la biologie entière, au de-là de la biologie de l’olfaction. C’est sans doute surtout cet aspect de la découverte qui a valu à ses auteurs la notoriété qui est consacrée par le Prix. C’est que les récepteurs sont vraiment exceptionnels. Leur nombre est très grand. Plus de mille, alors qu’il est de quelques unités seulement dans la rétine. Cela fait d’eux la plus grande famille connue de protéines dans le monde vivant. Et pour fabriquer ce millier de protéines, l’organisme utilise autant de gènes : la plus grande famille de gènes dans tout le génome. Quelque chose comme 3% de tous les gènes ! La nouvelle fit sensation et attira vers ce champ de recherche des équipes de biologie moléculaire qui n’avaient pas d’intérêt particulier pour l’olfaction mais qui étaient passionnés par le nouveau modèle de génétique moléculaire qu’ils découvraient.

Il y avait beaucoup d’audace et d’ingéniosité dans la conception des expériences très sophistiquées qui ont conduit à la publication de 19911. Le coup de génie a été de ne pas partir des protéines réceptrices mais des gènes qui contrôlent leur synthèse. De la connaissance des ARN messagers présents dans l’épithélium olfactif, plus faciles à analyser que les protéines elles-mêmes avec les techniques disponibles, les auteurs sont remontés à l’ADN des gènes. La connaissance de l’ADN a permis ensuite de déduire la séquence des protéines.

Il faut remarquer que presque tout ce que l’on connaît aujourd’hui sur les récepteurs olfactifs a été obtenu de façon indirecte et dérive de la connaissance de leurs gènes. On comprend, dans le principe, pourquoi ils sont relativement sélectifs : les acides aminés constituants des protéines sont agencés d’une façon qui diffère d’une protéine à l’autre. Sur la totalité des récepteurs, une molécule odorante donnée trouvera ceux qui possèdent l’arrangement favorable à sa liaison physique en certains sites. Mais en pratique, personne ne peut dire à quelles molécules tel récepteur est sensible et surtout pas de façon exhaustive. La raison en est que l’on a beaucoup de difficultés à utiliser, avec les récepteurs olfactifs, la méthode de génie génétique (l’expression par transfection dans des cellules hétérologues) qui est appliquée avec succès dans d’autres cas. Cela consiste à faire fabriquer par des cellules non olfactives, un récepteur particulier connu, en insérant son gène dans cette cellule. Ensuite, on stimule systématiquement les cellules exprimant le récepteur avec le plus grand nombre possible de ligands et on observe les réponses. On obtient ainsi en théorie le spectre de sensibilité du récepteur. Malheureusement, cette procédure fonctionne mal pour les récepteurs olfactifs et n’a pas permis encore d’aller bien loin dans l’analyse des relations structure/activité. On dit que c’est l’insertion, dans la membrane, des protéines fabriquées qui est défectueuse. Et ce sont d’autres méthodes ne permettant pas une très large exploration, qui ont apporté les quelques données actuellement disponibles. On doit l’une d’elles à l’équipe de Linda Buck.

Les travaux de Buck et Axel, si précieux qu’ils fussent, n’ont pas révolutionné nos idées sur le fonctionnement des récepteurs olfactifs en tant que sites d’interactions moléculaires. On avait déjà contesté et aménagé le modèle clé-serrure. En effet, si l'on entend par modèle clé-serrure un modèle de compatibilité purement morphologique entre la molécule d'odorant et son récepteur, le modèle a le défaut de ne prendre en compte qu'un seul aspect de la réalité. Il faut aussi tenir compte de la configuration tridimensionnelle des liaisons de faible énergie entre le ligand (l'odorant) et son récepteur. La forme de la molécule, son encombrement, peuvent jouer un rôle si certains groupements chimiques constituent des obstacles mécaniques à l'accès de l'odorant à ces configurations tridimensionnelles. Ces vues sont assez, pour ne pas dire très consensuelles. Il est vrai que certains chercheurs (par ex. Turin) défendent des principes de fonctionnement des récepteurs olfactifs qui mettent en avant les vibrations moléculaires. On a déjà connu des théories de même inspiration dans le passé mais elles sont tombées en désuétude. Ces vibrations ont-elles effectivement un rôle dans le détail des interactions  moléculaires? Pourquoi pas ? Il faudra que des physiciens nous disent si c’est possible. Même si cela est, je ne pense pas que l’hypothèse vibrationnelle, soit une alternative aux conceptions courantes et encore moins qu’elle affaiblisse l’importance des découvertes de nos nouveaux Prix Nobel.

1 Buck, L. et Axel, R. : «A novel multigene family may encode odorant receptors: a molecular basis for odor recognition», Cell 1991; 65 (1): 175-187 (Commentaire en Buck, L.B. : «The search for odorant receptors», Cell 2004; 116 (2 Suppl): S117-119).


 

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18/10/04
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