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THE PERCEPTIONS MODULE OF PERCEPNET PROMOTES CRITICAL DISCUSSION ABOUT HOT ISSUES IN SENSORY SCIENCE AND PERCEPTION, THROUGH MONTHLY CONTRIBUTIONS OF OUTSTANDING RESEARCHERS AND PROFESSIONALS.
MEMBERS CAN SUGGEST ISSUES AND CONTRIBUTIONS

L’odeur médiane du couvre-lit de tante Léonie (2ème partie): L’énigme d’une odeur géométrique
El olor mediano de la colcha de tía Léonie (2ª parte): El enigma de un olor geométrico

[The median scent of aunt Léonie’s bedspread (2nd part): The geometric scent’s enigma]
Jöel Candau
LAMIC, Université de Nice-Sophia Antipolis (Niza, Francia)
candau@unice.fr

Hypotheses littéraires35, 36

N’étant moi-même ni proustien ni compétent en littérature, c’est de manière cursive et, évidemment, avec la plus grande humilité que j’évoque certaines hypothèses émises par des spécialistes de Proust. En fait, j’envisage trois hypothèses seulement, ce qui est à coup sûr très réducteur d’une exégèse de l’œuvre potentiellement infinie.

La première est donnée par le contexte, au sens premier du mot. Dans l’incipit, je n’ai cité qu’un court extrait du texte où le narrateur, avant d’évoquer l’odeur médiane du couvre-lit, décrit la chambre de tante Léonie et le feu qui y brûlait entre deux briques. Celui-ci, raconte-t-il, cuisait «comme une pâte les appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux [...], il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense «chausson» où, à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m’engluer dans l’ odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs». Selon l’interprétation donnée par un manuel de littérature, l’épithète «médiane» signifie ceci: «qui est situé au milieu, comme la compote de pommes au milieu du chausson, et le "lit de milieu" au centre de la pièce».37 Une série d’analogies spatiales se répondraient donc l’une a l’autre dans le récit du narrateur.

L’hypothèse de l’origine sociale constitue la seconde piste. Si on la suit, le mot «médiane» ne renvoie plus a un «milieu» géométrique (milieu de la chambre, du lit, du chausson) mais à un milieu social et familial très typé, celui de la province. D’une part, dans les lignes qui précèdent le passage cité, Proust souligne le caractère provincial de la chambre de tante Léonie. D’autre part, on sait qu’il était très averti de la sociologie, une discipline naissante à son époque. I1 n’y aurait donc rien d’étonnant à le voir associer le sens social de milieu, par ailleurs largement vulgarisé par le naturalisme dans les années 1880-1890, à la description d’une sensation olfactive.

La dernière piste est liée à l’acception musicale du mot «médiane» que je discuterai plus loin. Pour 1’instant, retenons simplement que ce mot, dans cette acception, a «mère» pour synonyme. Dans La Recherche, il est trivial de le rappeler, une grande partie du «temps retrouvé» est celui de l’ enfance, cette longue période où le narrateur s’est «couché de bonne heure». Dans cette perspective, l’odeur médiane du couvre-lit pourrait être une métonymie d’une tante certes paternelle mais néanmoins maternante, 38 elle-même évocatrice de la quête d’un retour in utero. Mais je n’irai pas plus loin sur cette piste proche de la psychanalyse que je maîtrise très mal voir pas du tout.

Ces trois interprétations empruntées aux études proustiennes, ou suggérées par leur lecture, accroissent l’épaisseur sémantique du descripteur et également, me semble-t-il, ce que l’on pourrait appeler notre empathie avec le récit du narrateur. À ce titre, elles ont sans doute un certain degré de pertinence Cependant, on peut songer à d’autres pistes qui présentent l’avantage de rendre mieux compte de la spécificité du langage naturel des odeurs et, peut-être, nous le verrons, de la physiologie de Proust.

Un langage naturel des odeurs massivement multisensoriel

Par ses attributs multisensoriels, l’espace sémantique des odeurs offre dans le champ de l’évocation ce qu’il n’a pas en précision. C’est le constat fait par Cassirer lorsqu’il souligne 1’«élasticité caoutchouteuse» des odeurs qui, dit-il, possèdent une localisation généralement vague. On discerne bien ce flou, ajoute-t-il, «à la difficulté qu’éprouve le langage pour, si j’ose dire, prendre pied dans ce domaine en lui imprimant sa force. Là où la langue cherche à désigner certaines qualités olfactives, ajoute-t-il, elle se voit contrainte à emprunter le détour de mots «tirés d’autres données de 1’intuition sensible».39

Chez la plupart de mes informateurs, effectivement, la description olfactive emprunte aux autres sens. Les sommeliers, par exemple, font intervenir la vision (la robe), le toucher (le volume en bouche, «gras, riche et opulent» ou bien «fluide et mince») et bien sûr le goût proprement dit. La description multisensorielle peut être très subtile: on évoque des «notes» de miel ou de résine, des «touches» de fleur ou de champignon, une «pointe» de truffe, etc. Un sommelier, explicitement, assimile sa description à une toile de peintre sur laquelle il place ses couleurs ses notes - en respectant les règles de l’art pictural (1’équilibre, la symétrie, les plans, les nuances, 1’harmonie d’ensemble, etc.) mais en laissant aussi pleinement jouer son imagination. D’une manière générale, les odeurs du vin sont verbalisées en référence à des objets ou produits qui ont la couleur du liquide considéré, rouge ou blanc. Ainsi, un vin blanc artificiellement teinté en rouge avec un colorant inodore est décrit olfactivement comme un vin rouge par le biais de l’évocation d’objets ou de produits de couleur rouge.40 Cette dépendance entre l’odorat et la vision lors de la dénomination d’un stimulus olfactif a été confirmée par l’imagerie cérébrale (technologie PET) qui a mis en évidence, à l’occasion de ce processus, 1’activation d’une partie du cortex visuel primaire.41

Ce langage des correspondances, comme on le sait, est bien attesté chez les parfumeurs qui distinguent les notes de tête (les composantes immédiatement perceptibles du parfum, celles qui sont les plus volatiles), les notes de cœur (les molécules les plus lourdes, qui donnent son caractère à la composition) et les notes de fond (1’arrière-plan durable). Les parfumeurs, d’ailleurs, se présentent souvent comme des compositeurs qui jouent de notes olfactives. Jean-Paul Guerlain, à propos d’un de ses nouveaux parfums, Nahema, affirme qu’il l’a construit «comme un morceau de musique»,42 en cherchant a recréer le rythme lancinant du Boléro de Ravel. On peut également repérer le même langage multisensoriel chez les cuisiniers qui, à 1’instar des parfumeurs, évoquent les notes aromatiques. L’un d’entre eux, par exemple, qui se considère comme un «chef d’orchestre», assimile les odeurs à des «notes de musique».

Dans un tout autre registre, un employé des pompes funèbres décrit l’odeur «épouvantable» d’une personne morte de noyade, retrouvée après un séjour prolongé dans 1’eau, comme «une odeur à ne pas regarder». Un noyé, ajoute-t-il, a une «odeur sourde, basse» alors que celle d’une personne brûlée est plus «haute». Enfin, à propos de «l’odeur de la souffrance» dégagée selon lui par les défunts dont l’agonie fut difficile, mon informateur évoque «le bruit de l’odeur».

De l’ensemble de ces données se dégage l’hypothèse suivante: le terme «médiane», utilisé par Proust pour décrire l’odeur du couvre-lit de tante Léonie, n’est finalement qu’une illustration du caractère largement multisensoriel du langage naturel des odeurs. Admettons, mais peut-on pousser l’explication plus loin encore?

Données linguistiques et contexte scientifique

Les dictionnaires nous livrent plusieurs acceptions du mot «médian», en géométrie, en anatomie, en statistique, en linguistique et... en musique, comme je l’ai signalé plus haut. Selon Le Trésor de la langue française, ,43 la médiane est la note «qui se rencontre a la tierce [...] au-dessus de la finale [...]. Cette noté médiane ou mère, qui divise chaque gamme jouait [...] un rôle dans la transposition». Pourquoi, alors, ne pas supposer que Proust, en insérant dans son manuscrit cet étrange descripteur, a voulu signifier la proximité qu’il percevait entre le monde des sons et celui des odeurs?

Cette supposition n’est pas gratuite, si on considère le contexte scientifique de l’époque. Toute l’esthétique du XIXe et du début du XXe siècle a été influencée par l’apparition et le développement des théories de la perception, depuis le Traité des couleurs (1810) de Johann Wolfgang von Goethe jusqu’à l’Introduction a une esthétique scientifique (1885) de Charles Henry, pour ne citer que les contributions les plus connues. À travers la prise en compte de la psychologie des formes, de la physiologie des sensations ou de la théorie ondulatoire qui rapproche les modes de diffusion du son et de la lumière,44 les analystes s’efforcent de saisir dans leurs oeuvres le «grand monde de vibrations qui est a la base de l’univers».45 Cette quête d’un langage universel, pansensoriel, celui des interconnexions et compénétrations sensorielles, anime les peintres au premier chef (Wassily Kandinsky, Frantisek Kupka, Alexandra Exter, Mikhail Matiouchine et bien d’autres) qui, en grand nombre, conçoivent leurs toiles comme des symphonies chromatiques ou des fugues picturales, mais aussi les musiciens (au projet de piano chromatique de la fin du XIXe siècle on peut rattacher les recherches menées dès le XVIIIe siècle autour du clavecin oculaire) et, bien entendu, la littérature (p. ex. les Correspondances, l’audition colorée des Voyelles, le symbolisme,46 l’esthétisme décadent). Dès lors, on ne prend pas grand risque en situant Marcel Proust, très attentif aux diverses expressions artistiques de son temps, dans ce courant esthétique47 euvrant pour une sone de totalisation des divers mondes sensoriels et, peut-être, pour la découverte ou la conquête de leur harmonie universelle. Il me paraît significatif, de ce point de vue, que, vers 1892, dans le second «questionnaire de Proust», l’auteur de La Recherche réponde ainsi à une question sur sa couleur préférée: «La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie».48

Au fond, ceci suggère qu’il n’y a pas d’acte sensoriel! Seuls existent des actes multisensoriels. Toute expérience du monde fait intervenir plusieurs sens, l’expérience olfactive en particulier puisque, d’un point de vue physiologique, l’odorat est fortement impliqué dans d’autres systèmes sensoriels tels que la vue49 et l’ouïe. Norons, d’ailleurs, qu’il l’est a la fois naturellement, du fait de son lien étroit avec le système limbique et les structures connexes dans le cortex temporal,50 mais aussi culturellement: les Dogon, par exemple, disent «entendre une odeur» puisque le son et l’odeur voyagent dans l’air.51 En fait, les interconnexions sensorielles varient aussi bien d’une société à l’autre qu’entre individus.

Je pourrais arrêter ma glose incertaine du texte proustien sur ce constat d’une recherche, par La Recherche, d’un accord général des sens ou d’une résonance heureuse entre eux si une autre interprétation plausible, mais hélas invérifiable, ne m’avait été imposée par une intimité prolongée avec l’œuvre. Loin d’être simplement marquée par une hyperesthésie frémissante, c’est une véritable déferlante synesthésique qui la traverse tout entière, si bien qu’il paraît réducteur d’y voir seulement un banal «effet de littérature», celui d’un romancier reflétant fidèlement dans ses écrits la sensibilité artistique de son temps. Avec cette dernière remarque, j’introduis mon hypothèse la plus aventureuse, celle qui fait de l’auteur de La Recherche un synesthète.

La synesthésie de Proust

Proust, j’imagine, était un synesthète, ou au moins avait des prédispositions physiologiques à la synesthésie, c’est-à-dire à une mise en correspondance involontaire52et durable (répétée dans le temps) des messages transmis par les différents sens. La synesthésie, en effet, est une expérience physique de croisement des signaux sensoriels qui fait que la stimulation d’un sens en éveille d’autres. Chez les synesthetes, les mots, par exemple, n’activent pas seulement les aires du langage, comme pour chacun de nous, mais aussi les aires corticales dédiées a la vision, ou a l’audition.

Ces aptitudes ont probablement une origine phylogénétique et ontogénétique. Dans les premiers temps des organismes vivants, les différents sens ne faisaient pas l’objet de perceptions isolées.53 À la naissance, nous avons tous une orientation synesthésique: chez le tout jeune enfant, les voies sensorielles sont mal définies, non cloisonnées, et c’est seulement au cours de son développement que les différents sens vont s’autonomiser. On a ainsi observé que des enfants de 4 mois associaient très facilement une odeur et une forme visuelle.54 Par la suite, tout au long de notre vie, nous sommes capables de regrouper les différents influx sensoriels «en vue de former une image cohérente du monde extérieur par le biais d’une procédure de comparaison et d’ordonnancement».55 Voilà sans doute pourquoi nous maintenons un certain niveau d’exigence de compatibilité perceptuelle comme l’attestent, par exemple, le fait qu’un son élevé soit perçu comme davantage accordé à une lumière intense qu’a une lumière faible56 ou bien le célèbre effet McGurk (la vue du mouvement des lèvres peut altérer le phonème qui est entendu) ou, encore, l’effet Stroop.57 Enfin, tout un chacun peut avoir des expériences synesthésiques à l’aide des drogues qui favorisent des états altérés de la conscience.58 En résumé, il est probable que, à l’âge adulte, nous conservions une aptitude synesthésique vestigiale, plus ou moins développée selon les individus. Chez certains d’entre eux, toutefois, cette synesthésie est particulièrement aiguisée, peut-être parce qu’ils restent conscients des différentes étapes du traitement de l’information qui précèdent l’intégration des différents messages sensoriels en une image mentale unifiée.

Le nombre de synesthètes véritables dans une population est incertain, compte tenu de la diversité des formes de synesthésie (bimodale, multimodale, catégorielle ou cognitive) et de la difficulté qu’il y a à les observer. Selon les sources, l’ estimation va d’une personne sur 2.00059 a une sur 25.000.60 On pense, par ailleurs, bien que cela soit controversé, que la fréquence de la synesthésie est plus grande chez les poètes (Rimbaud, Baudelaire), les musiciens (Franz Liszt, Messiaen), les peintres (la synesthésie bimodale de Kandinsky qui voyait ses couleurs en écoutant un opéra de Wagner) et les romanciers (la synesthésie catégorielle de Nabokov, pour qui la lettre b évoquait le brun sienne et le t le vert pistache,61 prédisposition qu’il tenait de sa mère et dom son fils, dit-on, a hérité). Sans être évidemment une preuve, ce dernier poins donne quelque crédibilité a la synesthésie supposée de Marcel Proust. Dans toute La Recherchesoit parce qu’il ouvre plus largement la musique vers les autres sens. Cette ouverture est récurrente dans son oeuvre. Je suis forcé de me limiter à quelques exemples, mais l’idéal proustien de pansensorialité semble sans bornes. Il associe goût, couleur et sonorité quand il évoque le «son doré des cloches» qui contient «la saveur fade des confitures»;63 il réunit formes et couleurs avec l’ove, «ce sens délicieux» qui «nous apporte la compagnie de la rue dom elle nous retrait toutes les lignes, dessine toutes les formes qui y passent, nous en montrant la couleur»;64 il met en correspondance le son et la forme quand il décrit le «double timemem timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers»65 dans la maison familiale, à Combray. «Tout peut se transposer»,66 affirme le narrateur, ce qui vient étrangement en écho des notes de Giacomo Balla, né la même année que Proust, dans un de ses carnets: «Tout s’abstrait par des équivalents qui de leur point de départ vom vers l’infini».67

Pourquoi ne pas imaginer, alors, comme je le fais, que l’auteur de La Recherche ait été enclin, par des prédispositions naturelles, à percevoir l’ odeur du couvre-lit de tante Léonie en association a des sons (hypothèse musicale) ou à des espaces (hypothèse géométrique), ce qui l’ aurait conduit a la qualifier de «médiane»?

Avec cette dernière hypothèse, par ailleurs très fragile,68 je suis imprudemment sorti de mon domaine de compétence. Je ne crois pas en être coutumier et, si je l’ai fait, c’est par pur plaisir épistémique, en espérant m’associer très modestement a l’exégèse de l’oeuvre proustienne. En guise de conclusion, je souhaite renouer avec ma discipline en soutenant une hypothèse à portée anthropologique.

Un des traits qui signe le mieux l’identité de notre espèce est son architecture représentationnelle puissante, en particulier le fort développement du córtex préfrontal. Celui-ci rend possible un instinct social vigoureux quise traduit par la recherche de la coopération, de la communication, de l’échange, du partage.69 Pourquoi, alors, existe-t-il des «jeux de langage» où règne l’ambivalence, voire l’imprécision qui, a priori, ne semblent pas favoriser les comportements coopératifs? Cela nous paraîtrait étrange s’il était certain qu’un langage fait de termes propres soit toujours la condition optimale de l’intercompréhension. Cette certitude, nous ne l’avons pas. Dans Les confessions, saint Augustin fait le constat suivant: «Un langage fait de termes propres est chose rare: très souvent nous parlons sans propriété, mais on comprend ce que nous voulons dire».70 Il est possible que la métaphore, très fréquente dans le domaine de l’expérience sensorielle et, en particulier, lors de la description d’une expérience olfactive, ne soit pas le fruit d’une perception mal lexicalisée (on ne trouverait pas «les mots pour le dire»), mais d’ une exigence de la pensée humaine: garantir la réussite de la communication intersubjective. Or, cette réussite est très incertaine dès lors qu’il s’agit de communiquer dès qualia, qualités subjectives définies comme l’expérience phénoménale de la chose - p. ex. du stimulus olfactif - ou encore, selon la formule consacrée, «l’effet que cela fait». Les qualia, en effet, sont réputées pour une large part «incommunicables», du fait de l’unicité génétique et épigénétique de chaque espritcerveau.71 Dès lors si, publiquement, à l’aide de descripteurs rigides, nous cherchions à épuiser le contenu sémantique des représentations mentales associées à nos expériences olfactives —à supposer que nous en soyons capables—, ne prendrions-nous pas le risque de durcir à tel point les significations échangées que leur partage deviendrait impossible? En revanche; nous parvenons à nous faire une certaine idée de ce que Proust veut exprimer lorsqu’il décrit l’odeur «médiane», ce descripteur suscitant de nombreuses interprétations qui favorisent notre empathie avec le narrateur, comme j’ai tenté de le monstrer dans cet article. Certes, cette intercompréhension supposée est accompagnée d’une «mise entre guillemets» et même d’un certain degré de méprise puisque l’accord se fait sur une signification dont le partage reste hypothétique et, dans le meilleur des cas, partiel. Plusieurs auteurs72 ont abordé cette forme de cognition consistant en une suspension provisoire ou définitive de la dénotation habituelle d’une proposition au profit d’une compréhension plutôt évocatrice (une proposition «semi-propositionnelle»). Dans de nombreux cas, explique Russell, nous ne croyons pas que p mais que «p signifie une vérité». Dans la vie quotidienne, cette mise entre guillemets a une certaine efficace. Lorsque le réparateur de mon ordinateur me dit qu’il y a un problème d’ adresse sur la earte-mère, je peux tenter d’excuser mon retard dans la livraison de mon dernier article en informant l’éditeur que je ne peux terminer mon texte parce que mon ordinateur «à un problème d’adresse». J’ai de bonnes raisons de croire en la vérité de cet énoncé -ce réparateur est compétent, je sais vaguement que les informations sont retrouvées dans un ordinateur gráce a un système d’adresses —sans vraiment comprendre ce qu’il signifie exactement. Dans 1’information que j’ai donné a l’éditeur, j’ai dit que la carte-mère de mon ordinateur avait un problème d’adresse, mais on ne peut pas prétendre que je crois qu’une adresse ne fonctionne pas, on peut seulement affirmer que je crois que quelque chose qui s’appelle une adresse ne fonctionne pas.73

Ce qui est vrai de nos interactions sociales ordinaires l’est sans doute plus encore lors de la communication d’une expérience olfactive. La mise entre guillemets de nombreux descripteurs olfactifs, par exemple l’odeur «médiane» du couvre-lit de tante Léonie, est peut-etre la condition nécessaire à une intercompréhension minimum. Il faudrait alors admettre que, dans le registre sensoriel d’une manière générale et, plus particulièrement, dans le registre olfactif, nous nous comprenons parce que nous acceptons de nous méprendre en partie sur ce que nous comprenons. Autrement dit, 1’«impropriété» du langage naturel des odeurs serait le fruit et le signe de notre intelligence sociale et d’une pétition partageuse qui nous anime en permanenee, tout autant qu’elle anima le narrateur.

1ère partie (Percepnet 61)

Notas

35 «Olfactives, sonores, tacti les, visuelles, gustatives -toute la gamme des sensations et de leurs variations insoupçonnées fondent l'univers sensoriel de Proust [...]. Une véritable structure de matières, de sens et de formes. Des aliments aux sons, en passant par la peau: dur ou mou, rompu ou lié, homogène ou pluriel, aéré, ensoleillé, ombragé, moisi, velouté, soyeux, satiné, feutré, fourré, moussu, marbré, gonflé, arrondi, fusant, giclé, ramifié, feuillu, végétal, marin, aquatique, solide, inconsistant, spongieux, coagulé, cristallisé, équivoque, mixte, ténu, délié, irisé, juxtaposé, nappé, tissé, chatoyant, recouvert, focalisé, dispersé, et ainsi de suite - l'univers senti de Proust a été passé au crible. Chaque lecteur pourra retracer cette résurrection sensorielle pour son compte, en découvrant d'autres énigmes, d'autres mondes jusque-là interdits a nos possibilités, somme toute bien limitées, de perception» (Julia Kristeva, Le temps sensible. Proust et l'expérience littéraire, Paris, Gallimard, 1994, p. 253-254).

36 Debo las dos últimas hipótesis a comunicaciones personales de Jean-Marc Quaranta (Université de Nice-Sophia Antipolis) y de Béatrice Bloch (Université de Bordeaux 3).

37 Geneviève Idt (éd.), Le roman, le récit non romanesque, le cinéma (Littérature et langages, tome 3), Paris, Fernand Nathan, 1975. Cependant, il est dit un peu plus loin dans La Recherche que le lit «longeait la fenêtre»... L'interprétation proposée par Jean-Pierre Richard dans son analyse thématique de l'univers sensoriel proustien me paraît plus convaincante. La chambre de tante Léonie, dit-il, est au cœur «d'un réseau très actif d'informations: Françoise, Eulalie, Théodore, le curé, tous les membres de la famille même font converger vers elle l'écho de ce qui se passe dans Combray. Elle remplace donc l'immédiateté de la possession oculaire par la médiation multiple du bavardage, du papotage, du cancan. Toute une thématique de l'ouï, de l'ouï-dire, fait d’elle un centre non plus seulement d'intégration, mais de renseignement, ou de classement, et même de prévision» (J.P. Richard, Proust et le monde sensible, Paris, Seuil, 1974, p. 192; le soulignement est de moi).

38 Pour Julia Kristeva, «tante Léonie suggère une version dérisoire de l'image maternelle que le narrateur n'aura aucun mal à désacraliser» (Le temps sensible..., p. 32). Jean-Pierre Richard (Proust et le monde sensible..., p. 193) évoque l'intimité du lit «fétal» (sic) de tante Léonie «lieu médian» désirable visé par une pulsion incoscierite (la «convoitise inavouée»).

39 Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques 3. La phénoménologie de la connaissance., Paris, Minuit, 1972, p. 150-151.

40 Gil Morrot, Frédéric Brochet, Denis Dubourdieu, «The color of odors», dans Brain and Language, 79, 2001, p. 309-320. Ces auteurs ajoutent: «L'hypothèse que l'identification d'une odeur résulte de l'identification visuelle de la représentation mentale de l'objet ayant cette odeur pourrait être la raison pour laquelle les êtres humains n'ont jamais développé un lexique olfactif spécifique. En effet, si l'identification de l'odeur résulte d'un processus visuel, il est logique que l'odeur soit identifiée en utilisant des descripteurs visuels» (p.318).

41 Ahmad Qureshy et al., «Functional mapping of human brain in olfactory processing: a PET study", dans Journal of Neurophysiology, 84, 2000, p. 1656-1666.

42 Chez les parfumeurs, cette référence au langage musical est banale: orgue à parfum, composition, notes olfactives, accord, odeur aiguë, grave, harmonieuse, discordante, sourde, etc.

43 www.atilf.fr

44 Voir Pascal Rousseau, «Un langage universel. L'esthétique scientifique aux origines de l' abstraction», dans Aux origines de l'abstraction 1800-1914, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2003, p. 19-33, catalogue de I'exposition du même nom qui s'est tenue au Musée d'Orsay du 5 novembre 2003 au 22 février 2004.

45 Charles Blanc-Gatti, Des sons et des couleurs, Paris, Éditions d'Art Chromophonique, 1934, p. 24, cité dans Georges Roque, «Ce grand monde des vibrations qui est a la base de l'univers» dans Aux origines de l'abstraction..., p. 51-67.

46 Victor Segalen, Les synesthésies et l'école symboliste, París, Fata Morgana, 1981 (1ére édition 1902), 60 p.

47 Ce fait me paraît si évident qu'il a probablement déjà été souligné dans les études proustiennes. Les spécialistes voudront bien me pardonner de l'ignorer.

48 Questionnaire de Proust («Biographie de Marcel Proust», dans A la recherche du temps perdu, t. 1, Paris, Robert Laffont, 1987, p. 12)..

49 G. Morrot, F. Brochet, D. Dubourdieu, «The color of odors» ..., p. 309-320. F. Brochet, G. Morrot, «La couleur des odeurs», dans Pour la Science, dossier hors-série «Les illusions des sens», juin 2003, p. 116-117.

50 T. Engen, «La mémoire des odeurs»..., p. 177.

51 Constance Classen, David Howes, Anthony Synnott, The cultural history of smell, Londres, Routledge, 1994, cités par Stephen A. Tyler dans American Anthropologist, vol. 98, n° 3, septembre 1996, p. 618.

52 Cette propriété est essentielle pour distinguer la synesthésie dont les bases sont physiologiques, plus exactement cérébrales, du mouvement artistique synesthésique qui, délibérément, vise a écraser la grappe des sens au pressoir de l'esprit; pour reprendre une expression du poète Saint-Pol Roux.

53 Antonio R. Damasio, L'erreur de Qescartes. La raison des émotions, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 292.

54 B. Schaal, «L'olfaction: développement de la fonction... », p. 11.

55 Derek Denton, L'émergence de la conscience de /'animal a /'homme, Paris, Flammarion, 1995, p. 17. Sur I'avantage adaptatif de l'intégration multisensorielle, voir Beatrice De Gelder, Paul Bertelson, «Multisensory integration, perception and ecological validity», dans Trends in Cognitive Sciences, vol. 7, n° 10, octobre 2003, p. 460-467.

56 Alain Berthoz, La décision, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 35.

57 Par exemple, donner le nom de la couleur du mot «rouge» écrit en bleu prend plus de temps que la même tâche lorsque ce mot est écrit en rouge.

58 «L'idéation du haschisché», note Segalen, «n' est pas détraquée, seulement "emballée"» (Les synesthésies..., p. 46 ).

59 «Hearing coloars, eating sounds», dans BBC-Radio 4, 12 et 19 novembre 2002; Time, «Ah, the blue smell of it!», 18 juin 2001, p. 64.

60 R. E. Cytovyic, The man who tasted shapes: a bizarre medical mystery offers revolutionary insights into reasoning, emotion, and consciousness, New York, Putnam, 1993, 272 p.

61 Sur ce type de perception, voir Lynn C. Robertson, «Colour my i's blue», dans Nature, vol. 410, 29 mars 2001, p. 533-534.

62 Ici, une longue citation se justifie pour souligner la multisensorialité intense de l’écriture proustienne: «Ainsi rien ne ressemblait plus qu'une belle phrase de Vinteuil a ce plaisir particulier que j'avais quelquefois éprouvé dans ma vie, par exemple devant les clochers de Martinville, certains arbres d'une route de Balbee ou plus simplement au début de cet ouvrage en buvant une certaine tasse de thé. Comme cette tasse de thé, tant de sensations de lumière, les rumeurs claires, les bruyantes couleurs que Vinteuil nous envoyait du monde où il composait promenaient devant mon imagination avec insistance mais trop rapidement pour qu'elle put l'appréhender quelque chose que je pourrais comparer à la soierie embaumée d'un géranium. Seulement tandis que dans le souvenir ce vague peut être sinon approfondi, du moins précisé grâce a un repérage de circonstances qui expliquent pourquoi une certaine saveur a pu vous rappeler des sensations lumineuses, les sensations vagues données par Vinteuil, venant non d'un souvenir, mais d'une impression (comme celle des clochers de Martinville), il aurait fallu trouver de la fragrance de géranium de sa musique non une explication matérielle, mais l'équivalent profond, la fête inconnue et colorée (dont ses oeuvres semblaient les fragments disjoints, les éclats aux cassures écarlates), mode selon lequel il "entendait" et projetait hors de lui I'univers. Cette qualité inconnue d'un monde unique et qu'aueun autre musicien ne nous avait jamais fait voir, peut-être était-en en cela, disais-je a Albertine, qu'est la preuve la plus authentique du génie, bien plus que le contenu de l’oeuvre elle-même» (M. Proust, A la recherche du temps perdu. La prisonniere..., p. 299).

63 «Le son doré des cloches ne contenait pas seulement, comme le miel, de la lumière, mais la sensation de la lumière (et aussi la saveur fade des confitures parce qu'a Combray il était souvent attardé comme une guêpe sur notre table desservie)» (M. Proust, A la recherche..., p. 78)

64 M. Proust, A la recherche..., p. 103.

65 M. Proust, A la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann..., p. 33. «L'ovale, note Jean-Pierre Richard, qui répond a la logique d'une forme à double foyer, prolonge synesthésiquement en lui le double tintement de la clochette» (Proust et le monde sensible..., note 3, p. 194).

66 «Il y avait des jours où le bruit d'une cloehe qui sonnait l'heure portait sur la sphère de sa sonorité une plaque si fraîche, si puissamment étalée de mouillé ou de lumière, que c'était comme une traduction pour aveugles, ou si l'on veut comme une traduction musicale du charme de la pluie, ou du charme du soleil. Si bien qu'a ce moment-là, les yeux fermés, dans mon lit, je me disais que tout peut se transposer et qu'un univers seulement aud,ibJe pourrait être aussi varié que l'autre» (M. Proust, A la recnerche du temps perdu. La prisonniere..., p. 79).

67 Cité dans Georges Roque, «Ce grand monde des vibrations... », p. 62.

68 Elle l'est d'autant plus que la synesthésie bimodale (conjuguant deux messages sensoriels différents) est généralement unidirectionnelle. Le fait que la «petite phrase» de Vinteuil évoque la fragrance de géraníum ou l'odeur de roses, selon les propos du narrateur, rend plutôt improbable le phénomène inverse: l'association qu'il est supposé faire d'un son a une odeur.

69 Sur ce point, voir Jean-Pierre Changeux, L'homme de vérité, Paris, Odile Jacob, 2002, en particulier le chapitre IV «Connaissance et vie sociale», p. 171-232.

70 Saint Augustin, Les confessions, XI, XX. Yo lo subrayo.

71 «Every brain constructs the world in a slightly different way from any other because every braín is different» (Rita Carter, Mappíng the mind, Londres, Phoenix, 2000, p. 175-176).

72 Michael Dummett, Les origines de fa philosophie analytique, Paris, Gallimard, 1991, p. 146-147; Gottlob Frege, Écrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1971, p. 105; François Récanati, La transparence et l’enonciation. Pour introduire a la pragmatique, Paris, Seuil, 1979, p. 78; Bertrand Russell, Signification et vérité, Paris, Flammarion, 1969, p. 199; Dan Sperber, Le symbolisme en général, Paris, Hermann, 1974, p. 111-113.

73 Je transpose ici un dialogue imaginaire entre M. Dummett et son garagiste... (M. Dummett, Les origines de la philosophie..., p. 146-147).



 

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